The essential6 × Entre Amis red
6 bottles — Graves red 2022
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The everyday red: generous and straight to the point.
I want itOn imagine parfois que vendanger, c''est simplement attendre que le raisin soit mûr. La réalité est moins confortable. Certaines années, la météo nous laisse une marge de manœuvre ; d''autres nous obligent à arbitrer entre plusieurs risques. Et depuis quelques années, un nouveau paramètre est venu tout compliquer : pendant que nous attendons la maturité des peaux, les degrés s''envolent et les acidités s''effondrent. Le vrai luxe d''un vigneron, c''est parfois simplement de pouvoir attendre. Mais jusqu''à quand ?
Pendant la maturation, plusieurs phénomènes se produisent simultanément : les sucres augmentent, les acidités diminuent et les peaux mûrissent. Sur le papier, cela paraît simple : on attend que ces trois courbes se rencontrent au bon endroit. Mais elles n''évoluent pas nécessairement à la même vitesse. Et c''est précisément là que commence le travail du vigneron.
On parle en réalité de plusieurs maturités distinctes. La maturité technologique, c''est l''équilibre entre sucres et acides ; c''est elle qui détermine le degré d''alcool potentiel et la fraîcheur du futur vin. La maturité aromatique, c''est l''expression des précurseurs d''arômes qui se libèrent progressivement. La maturité phénolique, c''est l''évolution des tanins des pellicules et des pépins ; c''est elle qui donne des vins souples et soyeux plutôt que durs et végétaux. Un raisin peut avoir suffisamment de sucre tout en conservant des tanins verts et des notes herbacées. À l''inverse, attendre la maturité parfaite des peaux peut conduire à perdre de l''acidité, monter en pH ou voir l''état sanitaire se dégrader.
Un grand cépage n''est pas grand partout. Il le devient lorsqu''il rencontre un terroir et un climat qui lui permettent d''arriver à maturité avec un équilibre remarquable : des peaux mûres, une acidité encore présente, et un degré raisonnable, autour de 13 % d''alcool potentiel. Pendant des siècles, l''observation a permis de trouver ces couples : tel cépage sur tel sol, sous tel climat. C''est ainsi que se sont progressivement dessinés les grands terroirs viticoles.
Ce que des générations de vignerons ont cherché, souvent sans le formuler ainsi, c''est ce point d''alignement où la nature fait le plus gros du travail. Le Merlot sur les argiles de la rive droite, le Cabernet-Sauvignon sur les graves bien drainées du Médoc : ces marriages ne sont pas des hasards. Ils sont le fruit d''une longue observation, répétée sur des décennies, qui a identifié où chaque cépage trouve naturellement son équilibre.
Certaines années, tout s''aligne. Les raisins sont sains, la météo est stable, la pourriture ne menace pas. Le vigneron peut goûter les baies et se dire : « Les peaux ne sont pas encore là, attendons. » Chaque journée supplémentaire rapproche alors le raisin de l''équilibre recherché. On peut chercher autre chose que le sucre : maturité des peaux et des pépins, disparition progressive des notes végétales, évolution des tanins.
Dans d''autres millésimes, attendre signifie risquer une pluie, l''éclatement des baies ou le botrytis. Il faut parfois vendanger avec une maturité imparfaite pour sauver la récolte. Le raisin n''est pas suffisamment mûr, mais les baies commencent à se fragiliser, les températures deviennent défavorables, le feuillage ne fonctionne plus suffisamment. Le vigneron se retrouve devant deux mauvaises options : vendanger aujourd''hui un raisin imparfait, ou attendre un raisin meilleur avec le risque de ne jamais pouvoir le récolter dans cet état.
En 2026, l''état sanitaire et les conditions permettent d''attendre la maturité des peaux. Mais pendant que nous attendons, les autres curseurs continuent de bouger. Les sucres montent. Les degrés potentiels s''envolent. Les acidités chutent. Les pH montent.
On peut donc atteindre enfin la maturité de peau recherchée, mais découvrir que l''équilibre que nous voulions obtenir a disparu entre-temps. Le « couple magique » que des siècles d''observation avaient identifié entre ce cépage et ce terroir ne fonctionne plus comme avant. La fenêtre idéale se réduit, ou se déplace. Ce qui était autrefois le point de rencontre parfait des trois courbes — sucres, acidité, peaux — devient un alignement de plus en plus étroit, de plus en plus difficile à saisir.
Voilà le dilemme concret. Vendanger plus tôt permet de conserver fraîcheur, acidité et degré raisonnable, mais avec le risque de notes végétales et de tanins insuffisamment mûrs. Attendre permet aux peaux d''évoluer, mais au prix de davantage d''alcool, de pH plus élevés et d''une moindre fraîcheur.
C''est une décision asymétrique : on échange un défaut connu contre l''espoir d''un progrès et le risque d''une dégradation. Aujourd''hui, vous savez ce que vous avez : le raisin est sain mais légèrement sous-mûr. Si vous vendangez, vous acceptez davantage de végétal et des tanins moins aboutis. Si vous attendez quatre jours, vous ne savez pas ce que vous aurez. Peut-être un magnifique raisin. Peut-être de la pluie, des baies éclatées et de la pourriture.
Autrement dit, le raisin parfait que l''on attendait autrefois n''existe peut-être plus certaines années au même endroit. La question n''est plus seulement « quand vendanger ? » mais « quelle maturité suis-je prêt à sacrifier ? »
Le réchauffement climatique ne signifie pas simplement que « les raisins mûrissent mieux ». Il signifie que les différentes composantes de la maturité ne progressent plus nécessairement ensemble. Les sucres peuvent avancer beaucoup plus rapidement que la maturité des peaux. L''acidité peut disparaître avant que la maturité phénolique soit satisfaisante.
Lors des années très chaudes, les sucres peuvent progresser très vite alors que la maturité des peaux ne suit pas nécessairement. La vigne peut subir un stress hydrique, ralentir ou bloquer sa maturation. L''acidité chute et les pH montent. On peut donc se retrouver avec beaucoup de degrés mais pas forcément la maturité que l''on recherche. Le problème devient celui d''une désynchronisation : les trois courbes qui devaient se rejoindre se croisent désormais de travers.
Nos encépagements sont le résultat de décennies, parfois de siècles d''observation empirique. On a progressivement compris qu''ici le Cabernet-Sauvignon fonctionnait mieux, que là le Merlot trouvait son équilibre, qu''ailleurs un autre cépage était particulièrement adapté. Mais ces observations ont été réalisées dans un climat qui n''est plus tout à fait le nôtre.
Si le climat change suffisamment, le couple cépage-terroir change lui aussi. Un cépage qui atteignait autrefois sa maturité de peau à 12,5 ou 13 % potentiel peut demain l''atteindre à 14 ou 15 %. À partir de quel moment faut-il considérer qu''il n''est simplement plus parfaitement adapté à cet endroit ? La question est vertigineuse : elle touche à la fois à l''identité des appellations et à la hiérarchie établie des terroirs.
C''est ici que prend tout son sens notre travail sur les cépages d''antan. Rechercher les anciens cépages n''est plus seulement sauvegarder un patrimoine ampélographique bordelais. Il s''agit de retrouver de la diversité pour observer quels cépages sont capables, dans le climat qui arrive, de recréer ce fameux alignement : maturité des peaux, acidité et degré raisonnable.
Certains cépages oubliés seront probablement inadaptés. D''autres pourraient devenir extrêmement intéressants — des cépages qui mûrissent plus lentement, qui conservent mieux leur acidité, qui atteignent la maturité phénolique sans exploser en degrés. L''expérimentation reprend finalement le travail que les générations précédentes ont mené pendant des siècles : planter, observer, comparer, recommencer.
Quand l''arbitrage devient impossible, la diversité n''est plus un luxe : c''est une condition de survie. Car la réponse n''est peut-être pas de trancher entre sous-maturité et surmaturité, mais de trouver d''autres cépages qui échappent à ce dilemme.
Si le climat remet en cause l''adéquation des cépages, il peut également rebattre la hiérarchie des terroirs. Les sols très drainants qui constituaient un avantage extraordinaire dans un climat plus humide peuvent devenir plus difficiles lors des millésimes chauds et secs. À l''inverse, certains terroirs autrefois considérés comme moins prestigieux, mais disposant de davantage de réserve hydrique, peuvent permettre à la vigne de continuer sa maturation dans de meilleures conditions.
Pendant des siècles, nous avons cherché quel cépage était le mieux adapté à chaque terroir. Le changement climatique ne détruit pas nécessairement cette logique. Il nous oblige à recommencer l''observation. Et le grand terroir n''est peut-être pas celui qui a produit les plus grands vins hier. C''est celui qui permettra encore demain d''obtenir des raisins aux peaux mûres, avec de l''acidité et 13 degrés d''alcool.
Un grand millésime, finalement, n''est pas seulement une année où il fait beau. C''est une année où la nature dit au vigneron : « Prends ton temps. » Et les autres années ? C''est à nous, en replantant les cépages d''hier oubliés et en observant les terroirs avec un regard neuf, à retrouver cette marge de manœuvre que le climat nous retire. Pour aller plus loin dans cette quête de cépages bordelais oubliés, découvrez les cuvées de Château Cazebonne sur la boutique de Cazebonne. Vous pouvez également recevoir la version numérique du livre « Bordeaux, une histoire de cépages » sur cazebonne.fr.
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