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Dates de vendanges : attendre ou ne pas attendre ?

Rangs de vignes
Rangs de vignes

On imagine parfois que vendanger, c'est simplement attendre que le raisin soit mûr. La réalité est un peu plus complexe. Certaines années, la météo nous laisse une marge de manœuvre ; d'autres nous obligent à arbitrer entre maturité encore imparfaite et risque de pourriture.
Et depuis quelques années, un nouveau paramètre est venu encore tout compliquer : pendant que nous attendons la maturité des peaux, les degrés s'envolent et les acidités s'effondrent.
Le vrai luxe d'un vigneron, c'est historiquement simplement de pouvoir attendre. Mais jusqu'à quand ?

Qu'est-ce qu'un raisin mûr ?

Pendant la maturation, plusieurs phénomènes se produisent simultanément : les sucres augmentent, les acidités diminuent et les peaux mûrissent. Sur le papier, cela paraît simple : on attend que ces trois courbes se rencontrent au bon endroit. Mais elles n'évoluent pas nécessairement à la même vitesse. Et c'est précisément là que commence le travail du vigneron.

On parle en réalité de plusieurs maturités distinctes. La maturité technologique, c'est l'équilibre entre sucres et acides ; c'est elle qui détermine le degré d'alcool potentiel et la fraîcheur du futur vin. La maturité aromatique, c'est l'expression des précurseurs d'arômes qui se libèrent progressivement. La maturité phénolique, c'est l'évolution des tanins des pellicules et des pépins ; c'est elle qui donne des vins souples et soyeux plutôt que durs et végétaux. Un raisin peut avoir suffisamment de sucre tout en conservant des tanins verts et des notes herbacées. À l'inverse, attendre la maturité parfaite des peaux peut conduire à perdre de l'acidité, monter en pH ou voir l'état sanitaire se dégrader.

Le « couple magique » entre un cépage et un terroir

Un grand cépage n'est pas grand partout. Il le devient lorsqu'il rencontre un terroir et un climat qui lui permettent d'arriver à maturité avec un équilibre remarquable : des peaux mûres, une acidité encore présente, et un degré raisonnable, autour de 13 % d'alcool par exemple. Pendant des siècles, l'observation de nos anciens a permis de trouver ces couples : tel cépage sur tel sol, sous tel climat. C'est ainsi que se sont progressivement dessinés les grands terroirs viticoles.

Ce que des générations de vignerons ont cherché, souvent sans le formuler ainsi, c'est ce point d'alignement où la nature fait le plus gros du travail. Le Merlot sur les argiles de la rive droite, le Cabernet-Sauvignon sur les graves bien drainées du Médoc : ces mariages ne sont pas des hasards. Ils sont le fruit d'une longue observation, répétée sur des décennies, qui a identifié où chaque cépage trouve naturellement son équilibre.

Certains millésimes nous offrent le luxe d'attendre

Certaines années, tout s'aligne. Les raisins sont sains, la météo est stable, la pourriture ne menace pas. Le vigneron peut goûter les baies et se dire : « Les peaux ne sont pas encore là, attendons. » Chaque journée supplémentaire rapproche alors le raisin de l'équilibre recherché. On peut chercher autre chose que le sucre : maturité des peaux et des pépins, disparition progressive des notes végétales, évolution des tanins.

Dans d'autres millésimes, attendre signifie risquer une pluie, l'éclatement des baies ou le botrytis. Il faut parfois vendanger avec une maturité imparfaite pour sauver la récolte. Le raisin n'est pas suffisamment mûr, mais les baies commencent à se fragiliser, les températures deviennent défavorables, le feuillage ne fonctionne plus suffisamment. Le vigneron se retrouve devant deux mauvaises options : vendanger aujourd'hui un raisin imparfait, ou attendre un raisin meilleur avec le risque de ne jamais pouvoir le récolter dans cet état.

2026 : nous pouvons attendre…

En 2026, l'état sanitaire et les conditions permettraient d'attendre la maturité des peaux. Mais pendant que nous attendons, les autres curseurs continuent de bouger. Les sucres montent. Les degrés potentiels s'envolent. Les acidités chutent. Les pH montent.

On peut donc atteindre enfin la maturité de peau recherchée, mais découvrir que l'équilibre que nous voulions obtenir a disparu entre-temps. Le « couple magique » que des siècles d'observation avaient identifié entre ce cépage et ce terroir ne fonctionne plus comme avant. La fenêtre idéale se réduit, ou se déplace. Ce qui était autrefois le point de rencontre parfait des trois courbes — sucres, acidité, peaux — devient de plus en plus difficile à obtenir.

Vendanger à 13 % avec des peaux imparfaites, ou attendre 14,5 % ?

Voilà le dilemme concret. Vendanger plus tôt permet de conserver fraîcheur, acidité et degré raisonnable, mais avec le risque de notes végétales et de tanins insuffisamment mûrs. Attendre permet aux peaux d'évoluer, mais au prix de davantage d'alcool, de pH plus élevés et d'une moindre fraîcheur.

Difficile décision. Le raisin n'est encore pas tout à fait mûr. Mais les degrés sont bons, les pH aussi. Si vous vendangez, vous acceptez davantage de végétal et des tanins moins aboutis. Il faudra certainement écouler plus vite la cuve. Si vous attendez quatre jours, vous ne savez pas ce que vous aurez. Peut-être un magnifique raisin. Peut-être une pluie entre-temps, qui va gonfler les baies, au risque de les faire éclater et que la pourriture démarre.

C'est à cette question désormais que nous devons répondre dans ces millésimes solaires.

Le réchauffement climatique ne signifie pas simplement que « les raisins mûrissent mieux ». Il signifie que les différentes composantes de la maturité ne progressent plus nécessairement ensemble. Les sucres peuvent avancer beaucoup plus rapidement que la maturité des peaux. L'acidité peut disparaître avant que la maturité phénolique soit satisfaisante.

Lors des années caniculaires, la vigne peut subir un stress hydrique, ralentir ou bloquer sa maturation. L'acidité chute et les pH montent. On peut donc se retrouver avec beaucoup de degrés mais pas forcément la maturité que l'on recherche.

Et si certains grands couples cépage-terroir ne l'étaient plus demain ?

Nos encépagements sont le résultat de décennies, parfois de siècles d'observation empirique. On a progressivement compris qu'ici le Cabernet-Sauvignon fonctionnait mieux, que là le Merlot trouvait son équilibre, qu'ailleurs un autre cépage était particulièrement adapté. Mais ces observations ont été réalisées dans un climat qui n'est plus tout à fait le nôtre.

Si le climat change suffisamment, le couple cépage-terroir change lui aussi. Un cépage qui atteignait autrefois sa maturité de peau à 12,5 ou 13 % potentiel peut demain l'atteindre à 14 ou 15 %. La Champagne a cette année accordé une dérogation à ses vignerons pour élaborer des vins à plus de 13 %. Du jamais vu en Champagne.
Est-ce que les cépages dans nos régions viticoles sont encore adaptés pour répondre à ces chaleurs extrêmes ?

Retrouver de nouveaux équilibres

Quand nous avons commencé, il y a 10 ans, notre travail sur les cépages d'autrefois, nous ne savions pas encore que le réchauffement climatique allait voir des impacts aussi violents sur nos vignes. Je suis convaincu que notre patrimoine ampélographique bordelais peut nous apporter des solutions. Cette grande diversité de cépages peut nous apporter des solutions. Encore faut-il les replanter et les soumettre à ces climats hors normes, dans les parcelles pour observer et voir comment ils se comportent. Le travail n'est bien évidemment pas le seul levier, il faudra aussi revoir nos porte-greffes, revoir nos pratiques agricoles.

Certains cépages oubliés seront probablement inadaptés. D'autres pourraient devenir extrêmement intéressants — des cépages qui mûrissent plus lentement, qui conservent mieux leur acidité, qui atteignent la maturité phénolique sans exploser en degrés. L'expérimentation reprend finalement le travail que les générations précédentes ont mené pendant des siècles : planter, observer, comparer, recommencer.

Les grands terroirs de demain seront-ils les mêmes que ceux d'hier ?

Si le climat remet en cause l'adéquation des cépages, il peut également rebattre la hiérarchie des terroirs. Les sols très drainants qui constituaient un avantage extraordinaire dans un climat plus humide peuvent devenir plus difficiles lors des millésimes chauds et secs. À l'inverse, certains terroirs autrefois considérés comme moins prestigieux, mais disposant de davantage de réserve hydrique, peuvent permettre à la vigne de continuer sa maturation dans de meilleures conditions.

Pendant des siècles, nous avons cherché quel cépage était le mieux adapté à chaque terroir. Le changement climatique ne détruit pas nécessairement cette logique. Il nous oblige à recommencer l'observation. Et le grand terroir n'est peut-être pas celui qui a produit les plus grands vins hier. C'est celui qui permettra encore demain d'obtenir des raisins aux peaux mûres, avec de l'acidité et 13 degrés d'alcool.

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