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En 1961, Un vignoble rouge dominé par le vin de comptoir

Cépages rouges en France en 1961 — hectares (Pierre Galet, 1962, Cépages et vignobles de France, Tome III)
Cépages rouges en France en 1961 — hectares (Pierre Galet, 1962, Cépages et vignobles de France, Tome III)

En 1961, la France cultivait un vignoble rouge dont la composition différait grandement de celle d'aujourd'hui. Les statistiques publiées par Pierre Galet dans son ouvrage « Cépages et vignobles de France, Tome III » (1962) dépeignent une nation où les vins de consommation courante prédominaient largement sur les grands crus, et où les cépages emblématiques actuels de Bordeaux ou de Bourgogne étaient encore minoritaires à l'échelle nationale.

La domination des cépages de production massive

Le Carignan (185 000 ha) et l'Aramon (160 000 ha) représentaient à eux seuls près de 345 000 hectares en 1961, dépassant la superficie de tous les autres cépages rouges français combinés. Ces cépages du Midi viticole furent massivement plantés après le phylloxéra pour approvisionner les négociants en vins d'assemblage et le marché du vin de table. D'autres variétés à forte production ou teinturères suivaient, comme le Grand Noir de la Calmette (40 000 ha), l'Alicante Bouschet (35 000 ha), le Morrastel-Bouschet (11 000 ha) et les Gamays teinturiers (16 000 ha).

En comparaison, les cépages considérés aujourd'hui comme « qualitatifs » avaient une présence modeste : le Pinot noir ne couvrait que 8 000 ha, la Syrah 1 800 ha, le Mourvèdre 1 000 ha et le Grenache seulement 32 000 ha. Le vignoble de 1961 était donc intrinsèquement un vignoble d'après-guerre, orienté vers la production de grands volumes à faible degré, un modèle très éloigné du paysage viticole contemporain où la Syrah dépasse 60 000 ha et le Merlot 110 000 ha.

Le vignoble bordelais en 1961 : une autre réalité

L'analyse des chiffres de Galet pour Bordeaux est particulièrement éclairante. Les cépages qui définissent aujourd'hui les vins de l'AOC bordelaise affichaient alors des superficies nationales étonnamment faibles :

  • Merlot : 15 000 ha (9e rang national)

  • Cabernet Franc : 14 000 ha

  • Malbec / Côt : 17 000 ha

  • Cabernet Sauvignon : 7 000 ha (16e rang)

  • Petit Verdot : 700 ha

En 1961, le Cabernet Sauvignon, qui est aujourd'hui le deuxième cépage rouge de France avec environ 50 000 ha, ne représentait qu'un tiers du Merlot. Plus significatif encore, ces cépages « nobles » étaient localement, en Gironde, largement supplantés par des variétés que l'on qualifie désormais de « cépages oubliés ». De la même manière, on peut se pencher sur la situation des cépages blancs en 1961, pour comprendre l'évolution générale de l'encépagement français.

Jurançon noir et Bouchalès : la face cachée du Bordelais

Le Jurançon noir et le Bouchalès sont deux exemples frappants. Ces cépages étaient autrefois omniprésents dans le Bordelais avant la standardisation massive des années 1970-1980.

Le Jurançon noir (Jurançon rouge, Folle noire, Dame noire)

Avec 10 000 hectares en 1961 (13e rang national), le Jurançon noir (également appelé Jurançon rouge, Folle noire ou Dame noire) devançait des cépages comme le Pinot noir, le Cabernet Sauvignon, le Grapput, le Petit Verdot et la Mérille. Bien que son nom suggère un lien avec l'AOC Jurançon, il s'agissait d'un cépage du Sud-Ouest, largement cultivé dans le Lot-et-Garonne, la Dordogne, la Charente et la Gironde. Il donnait des vins souples, colorés et productifs, parfaitement adaptés à la consommation quotidienne. Aujourd'hui, il en subsiste moins de 500 hectares en France. Au Château Cazebonne, nous valorisons ce patrimoine en ayant replanté la Dame noire, comme elle était nommée localement.

Le Bouchalès (Grapput, Prolongeau)

Le Grapput, désignation lot-et-garonnaise du Bouchalès (ou Prolongeau en Gironde), représentait 5 500 hectares en 1961 (18e rang). Ce cépage de plaine, très productif, constituait l'essentiel de l'encépagement des « côtes » de l'Entre-deux-Mers et des parcelles de palus du Bordelais durant la première moitié du XXe siècle. Sa présence était alors quatre fois supérieure à sa situation actuelle, où il est quasi disparu avec environ 50 ha. En 1961, le Bouchalès pesait 80 % du Cabernet Sauvignon à l'échelle nationale, et devait le dépasser très largement dans le vignoble bordelais.

D'autres cépages historiques délaissés à Bordeaux

Le recensement de 1961 révèle également la présence de la Mérille (1 000 ha), du Castets (750 ha) et du Fer (800 ha), tous trois des cépages historiques du Sud-Ouest et de la rive gauche bordelaise. Ajoutés au Jurançon noir, au Bouchalès et au Petit Verdot, ces cépages « secondaires » du Bordelais totalisaient environ 18 000 hectares en 1961, une superficie supérieure à celle du Cabernet Sauvignon et du Petit Verdot réunis. La Trajectoire historique des cépages à Bordeaux montre clairement une évolution depuis cette période.

Les évolutions marquantes depuis 1961

Le tableau de Galet met en lumière deux tendances majeures qui ont façonné le vignoble français depuis 1961 :

  1. La régression des cépages de volume du Midi (Aramon, Carignan, teinturiers), principalement due aux primes à l'arrachage et aux politiques de restructuration qualitative des années 1980-1990.

  2. L'essor d'une dizaine de cépages « internationaux » (Merlot, Cabernet Sauvignon, Syrah, Pinot noir), entraînant la quasi-disparition des cépages régionaux jugés moins prestigieux.

À Bordeaux, ce phénomène s'est traduit par la diminution drastique, voire la disparition, du Jurançon noir, du Bouchalès, de la Mérille et du Castets, au profit d'un encépagement plus restreint structuré autour du Merlot, du Cabernet Sauvignon, du Cabernet Franc, du Petit Verdot et du Malbec, sous l'influence des décrets d'appellation. Pour en savoir plus, consultez notre article sur les raisons qui ont amené à la simplification de l'encépagement dans le vignoble.

Le renouveau des cépages d'antan au Château Cazebonne

Le document de 1961 n'est pas qu'une simple archive historique. Il nous rappelle qu'il y a plus de soixante ans, les vins bordelais provenaient d'un encépagement beaucoup plus varié et ancré dans le terroir que ne le permettent les décrets actuels. Le Jurançon noir, le Bouchalès, la Mérille, le Castets faisaient partie intégrante du paysage viticole de nos vieilles vignes, et donc du goût des vins de Bordeaux. C'est ce riche patrimoine variétal que nous nous efforçons de faire revivre au Château Cazebonne, en replantant ces cépages d'antan dans nos parcelles historiques : Bouchalès, Castets, Mancin, Pardotte, Jurançon noir (Dame noire), Mérille. Cette démarche n'est pas motivée par la nostalgie, mais par la conviction que ces cépages, parfaitement adaptés à nos sols et résilients face au réchauffement climatique, offrent de nouvelles perspectives gustatives : des vins plus frais, moins alcooliques et plus digestes. Notre approche s'inscrit dans un mouvement de renouveau pour Bordeaux.

Le Château Cazebonne est engagé dans la préservation et la mise en valeur des cépages historiques de Bordeaux, offrant une nouvelle interprétation des vins de la région, grâce au soutien des amateurs qui adoptent nos créations. Pour explorer davantage cette histoire riche, nous vous invitons à télécharger notre livre « Bordeaux, une histoire de cépages » qui retrace le passé ampélographique du Bordelais, à tester vos connaissances sur le monde du vin avec nos quizz, ou à découvrir et savourer nos vins issus de ces variétés anciennes directement sur notre boutique en ligne.

Sources

  • Cépages et vignobles de France, Tome III — Pierre Galet
  • Ampélographie : traité général de viticulture. Tome VI — p. 468
  • Bordeaux, une histoire de cépages — Jean-Baptiste Duquesne — Partie 14
  • Essai sur les variations de l'encépagement dans le vignoble bordelais — Partie 2
  • Bordeaux, une histoire de cépages — Jean-Baptiste Duquesne — Partie 3
  • Essai sur les variations de l'encépagement dans le vignoble bordelais — Partie 4
  • Bordeaux, une histoire de cépages — Jean-Baptiste Duquesne — Partie 11

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