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Émeutes de 1907

Le Midi viticole dans l'impasse

Les émeutes de 1907 à l'origine des AOC
Les émeutes de 1907 à l'origine des AOC

En bref. En 1907, l'effondrement des prix du vin pousse des centaines de milliers de vignerons du Languedoc dans la rue, jusqu'aux morts de Narbonne. Cette crise de surproduction, aggravée par la fraude, accélère une série de lois : la loi de 1905 sur les fraudes, les lois de 1907, la loi de 1919 sur les appellations d'origine, puis le décret-loi de 1935 qui crée les AOC. Bordeaux, délimité dès 1911 et reconnu en AOC en 1936, en est l'héritier direct.

Au début du XXe siècle, le Languedoc a replanté massivement après le phylloxéra. Le vignoble produit beaucoup, pour un vin de consommation courante vendu au négoce. L'historien Jean Sagnes fait débuter la crise en 1904 : les prix s'effondrent et les vignerons n'arrivent plus à vendre leurs récoltes. Beaucoup accusent la fraude, c'est-à-dire du « vin » fabriqué ou allongé hors de la vigne.

La première cible est le sucrage. La loi du 29 janvier 1903 avait facilité l'ajout de sucre à la vendange. Les vignerons du Midi y voient le moyen de produire des volumes artificiels qui concurrencent leurs vins. S'y ajoutent l'eau ajoutée au vin (le « mouillage ») et les importations de vins d'Algérie, très contestées.

La fraude, un problème déjà identifié

La question n'était pas nouvelle. La loi Griffe de 1889 avait déjà défini le vin comme le produit de la fermentation du raisin frais. La loi du 1er août 1905 sur la répression des fraudes réaffirme ce principe et ouvre la voie aux désignations d'origine. Selon l'historienne Geneviève Gavignaud-Fontaine, plus de 40 % des échantillons prélevés en 1907 par le service de la répression des fraudes étaient encore condamnables : la loi existait, mais elle était mal appliquée.

D'Argeliers à Montpellier : la révolte de 1907

Le mouvement part d'Argeliers, dans l'Aude, autour de Marcelin Albert, cafetier et petit propriétaire. Il réclame l'abrogation de la loi de 1903 sur le sucrage. À partir de mars 1907, les meetings se succèdent dans les villes du Midi viticole, avec des foules de plus en plus nombreuses. Le 9 juin, à Montpellier, plus de 500 000 personnes manifestent, selon le chiffre repris par Jean Sagnes ; d'autres estimations vont jusqu'à 600 000. C'est l'une des plus grandes manifestations de la IIIe République.

Le comité d'Argeliers lance un ultimatum au gouvernement pour le 10 juin. Il appelle à la grève de l'impôt et à la démission des conseils municipaux. Le 14 juin, 442 municipalités démissionnent. Parmi les élus en première ligne figure Ernest Ferroul, maire de Narbonne.

Narbonne et Agde : la République face aux vignerons

Face à la crise viticole de 1907 et aux violentes émeutes qui en ont découlé, Georges Clemenceau, alors président du Conseil, a adopté une double approche. Sur le terrain, la répression fut sévère  ; : à Narbonne, les 19 et 20  ;juin, la troupe a ouvert le feu sur la foule, causant cinq morts et des dizaines de blessés. Simultanément, Clemenceau a invité Marcelin Albert, figure emblématique du mouvement, à se rendre à Paris, le 23 juin. Après leur entrevue, le président du Conseil a communiqué à la presse des informations visant à discréditer Albert, le présentant comme s’étant compromis avec le gouvernement (Clémenceau lui avait donné de l'argent pour payer son billet de retour !). Cette stratégie, combinant fermeté militaire et manœuvre politique de décrédibilisation, a contribué à l’apaisement progressif de la révolte.

Le mouvement retombe, mais le gouvernement a compris qu'il devait légiférer vite.

1907 : les premières lois de crise

La loi du 29 juin 1907 répond directement aux revendications du Midi :

  • déclaration de récolte obligatoire pour chaque propriétaire après les vendanges ;

  • surtaxe sur les sucres utilisés en vinification, et déclaration des ventes de sucre au-delà de 25 kg par les commerçants ;

  • interdiction de faire circuler des volumes supérieurs à la production réelle de la propriété ;

  • possibilité pour les syndicats de se porter partie civile dans les procès pour fraude.

Un nouveau texte, en juillet 1907, encadre le mouillage et la circulation des vins et alcools. Le 22 septembre 1907, la Confédération générale des vignerons du Midi est fondée à Narbonne, sous la présidence d'Ernest Ferroul. Elle devient un acteur important de la lutte contre la fraude.

De 1919 à 1935 : de l'origine à l'AOC

Les lois de 1905 et 1907 protègent le produit « vin ». Il reste à protéger son origine. Plusieurs étapes y conduisent :

  • Délimitations administratives (1908-1911) : l'État délimite plusieurs régions, dont Bordeaux en 1911. La méthode, très contestée, montre ses limites.

  • Loi du 6 mai 1919 : elle crée les appellations d'origine et confie leur délimitation aux tribunaux, à la demande des producteurs.

  • Statut viticole de 1931 : la loi du 4 juillet 1931 taxe les gros rendements, limite les plantations nouvelles et encourage la distillation.

  • Décret-loi du 30 juillet 1935 : il crée les appellations d'origine contrôlée et le Comité national des appellations d'origine, futur INAO. Ses propositions ne peuvent pas être modifiées par l'administration. Cette co-décision entre professionnels et État reste le principe des AOC. Joseph Capus en est le premier président, de 1935 à 1947.

Les premières AOC sont reconnues le 15 mai 1936 : Arbois, Cassis, Cognac, Châteauneuf-du-Pape, Monbazillac et Tavel.

Pourquoi cette histoire compte aussi à Bordeaux

Bordeaux n'a pas connu la révolte de 1907, mais il en a hérité tout le cadre. L'appellation « Bordeaux » est délimitée dès 1911. Entre les deux guerres, en application de la loi de 1919, les tribunaux tranchent les conflits de limites entre Graves, Sauternes, Barsac et Cérons, et le législateur confirme ces décisions en 1936 et 1937. L'AOC Bordeaux est reconnue par le décret du 14 novembre 1936, l'AOC Graves par celui du 4 mars 1937.

Ce cadre a protégé les vins d'origine contre les imitations. Mais il a aussi figé l'encépagement. Comme nous l'avons raconté dans ce journal, le décret de 1936 tolérait encore des cépages accessoires bordelais, interdits par la suite. Plusieurs cépages dont nous parlons dans nos pages sur les cépages oubliés de Bordeaux ont ainsi disparu des appellations au cours du XXe siècle.

Plus d'un siècle après, la question posée en 1907 reste la même : comment protéger l'origine et l'authenticité d'un vin sans empêcher les vignerons d'évoluer ?


Sources

  • Jean Sagnes, « À propos de la Révolte des vignerons de 1907 », Études sur Pézenas et sa région, 1973 : etudesheraultaises.fr

  • Geneviève Gavignaud-Fontaine, « Les vignerons du Midi et la réglementation française du marché des vins de consommation courante 1907-1970 », Études héraultaises n° 35, 2004-2005 : etudesheraultaises.fr

  • INAO, « Dates clés des SIQO et de l'INAO » : inao.gouv.fr

  • INAO, « 1935-1970 : l'avènement de l'INAO et la création des AOC » : inao.gouv.fr

  • Jean-Claude Hinnewinkel, « La construction sociale des terroirs » (délimitations bordelaises), IVES : ives-openscience.eu

  • INAO, cahiers des charges des AOC Bordeaux et Graves (dates des décrets de reconnaissance) : CDC Bordeaux, CDC Graves

    Jean-Baptiste Duquesne, Bordeaux, une histoire de cépages aux Editions BBD, 2021

Née des lois sur la fraude et les appellations, l’histoire viticole montre l’importance de la législation ; La Dame Noire doit même son nom à une interdiction de mentionner le Jurançon noir.

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