L'incontournable6 × Entre Amis rouge
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L'affiche présentée ici, distribuée aux vignerons bordelais, appartient à cette génération de tableaux réglementaires que les syndicats viticoles et les services de la Répression des fraudes plaçaient dans les chais et les mairies pour rappeler quels cépages pouvaient être replantés — et à quelles conditions. Sa typographie, les numéros de sélection Seyve-Villard qu'elle affiche, la mention explicite du décret de 1963 et la coexistence de cépages traditionnels et d'hybrides producteurs directs permettent de la situer avec une bonne précision entre 1963 et 1967. Elle constitue, à sa manière, un instantané d'une politique d'encépagement en pleine transition.
Pour comprendre ce que dit vraiment cette affiche, il faut remonter au décret n° 53-977 du 30 septembre 1953. Adopté dans un contexte d'après-guerre où le vignoble français cherche à restaurer sa qualité et à endiguer la production de vins ordinaires, ce texte fonde la « discipline nationale d'encépagement ». Son article 30 introduit une distinction devenue structurante pour un demi-siècle de viticulture française :
les cépages recommandés peuvent être replantés sans pénalité ;
les cépages seulement autorisés entraînent un abattement de 30 % sur les droits de replantation.
L'objectif est clair : orienter progressivement le vignoble vers les cépages jugés qualitatifs, tout en décourageant les variétés très productives ou les hybrides directs, très répandus depuis la reconstruction post-phylloxérique.
Dix ans plus tard, le décret n° 63-445 du 29 avril 1963 vient assouplir ce cadre. Le Bulletin de l'INAO de 1965 en explicite la logique : certains cépages, marqués d'un astérisque dans les listes officielles, peuvent désormais être replantés sans subir l'abattement de 30 %, à condition de ne pas dépasser un pourcentage déterminé de l'encépagement de l'exploitation.
C'est exactement la grille de lecture qu'utilise l'affiche. On y voit s'organiser deux colonnes :
« Sans abattement » (dans la limite d'un pourcentage) : Alicante Bouschet, Gamay teinturier de Chaudenay, Seibel 83-57 et quelques autres — c'est-à-dire des cépages autrefois dévalorisés, dont le maintien reste toléré tant qu'ils demeurent minoritaires ;
« Avec un abattement de 30 % » : Cinsaut, Jurançon rouge, Mérille, Pignon, Mauzac noir, Montils, Tannat, Grolleau, Gros Lot, Meslier Saint-François, Chalosse noire, etc. — cépages autorisés, mais que l'administration cherche visiblement à faire reculer.
L'affiche n'est donc pas la transcription littérale du décret de 1953 : elle est le miroir de son évolution en 1963, à un moment où l'État cherche à concilier une politique qualitative volontariste et le respect d'un patrimoine ampélographique régional encore très diversifié.
Ce qui frappe, à la relecture, c'est la diversité des cépages encore admis à Bordeaux à cette date. On y trouve, comme on pouvait s'y attendre, les cépages recommandés qui domineront le paysage à partir des années 1970 (Cabernet Sauvignon, Cabernet Franc, Merlot, Sauvignon, Sémillon…). Mais on y lit surtout la trace des cépages anciens du bordelais — Mérille, Chalosse, Tannat, Mauzac noir, Pignon, Montils — encore présents dans les vignes, jugés dignes d'être conservés à titre transitoire, moyennant l'abattement.
Plus surprenant encore pour un lecteur du XXIe siècle : la persistance d'hybrides producteurs directs, en particulier des Seibel et Seyve-Villard, dont l'affiche indique les numéros de sélection. Interdits d'AOC depuis longtemps, ces cépages hybrides étaient encore massivement plantés dans les vignobles familiaux, dans les zones dites « de consommation courante » et dans les parcelles complantées qui, à Bordeaux même, subsistaient au sein des exploitations. L'administration ne les tolère plus qu'à la marge, sous plafond de surface — mais elle les tolère encore.
À Bordeaux, cette politique poursuit trois objectifs concomitants :
éliminer progressivement les hybrides producteurs directs et les cépages jugés médiocres ;
favoriser les cépages recommandés, qui deviendront le socle de l'encépagement bordelais moderne ;
tout en préservant, à titre transitoire, certains cépages traditionnels régionaux, grâce aux dérogations de 1963.
L'abattement de 30 %, principe structurant, restera dans la réglementation pendant plusieurs décennies : on le retrouve dans le Code rural, puis dans les décrets de 2002, 2003 et 2008, avant que le régime français des droits de plantation ne soit intégré, en 2016, dans le système européen des autorisations de plantation.
Cette affiche, en apparence purement administrative, raconte donc bien plus qu'un tableau d'obligations. Elle documente le moment charnière où le vignoble bordelais quitte l'ère de la diversité empirique — celle des vignes complantées, des hybrides tolérés, des cépages régionaux nombreux — pour entrer dans l'ère de la sélection qualitative qui aboutira, à la fin du XXe siècle, à une réduction spectaculaire de la palette ampélographique bordelaise.
Ce qu'elle ne dit pas, c'est le prix payé pour cette rationalisation : la disparition, sur le terrain, de dizaines de cépages anciens — Mérille, Chalosse, Pignon (Pardotte), Mauzac noir, Béquignol, Castets et bien d'autres — qui furent d'abord tolérés « avec abattement », puis peu à peu arrachés, faute d'intérêt économique dans une viticulture désormais orientée vers un petit nombre de variétés dominantes.
C'est précisément ce patrimoine que Château Cazebonne s'attache à replanter, parcelle après parcelle, en redonnant leur place à Bordeaux à ces cépages que la réglementation des années 1960 avait déjà commencé à mettre en sursis. Ce travail de mémoire vivante est présenté dans le livre « Bordeaux, une histoire de cépages » de Jean-Baptiste Duquesne (éd. BBD), que vous pouvez visionner en ligne ou acheter en librairie, et se prolonge dans nos quizz œnologiques sur les cépages rouges en 1961 pour tester vos connaissances sur ces variétés oubliées. Si vous souhaitez soutenir cette démarche, nous vous invitons à découvrir ces vins issus de cépages retrouvés sur notre boutique en ligne. De plus, pour une analyse plus approfondie des dynamiques d'encépagement dans la région, vous pouvez consulter des travaux de référence comme celui de Georges Bord et l'encépagement bordelais (1932).
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