Un millésime 2026 lancé à pleine vitesse
Le millésime 2026 à Bordeaux s’est distingué par une chronologie climatique et végétative particulièrement rapide. Après un hiver doux et humide qui a favorisé un bon réveil de la vigne, le printemps a marqué un démarrage précoce du cycle. Des épisodes de chaleur successifs au printemps et en été ont accéléré la maturation des baies, conduisant à des vendanges exceptionnellement précoces au Château Cazebonne. Nnous avons en effet commencé la vendange des blancs le 18 août, contre un précédant record au 25 août en 2022.
Les analyses ont révélé une montée rapide des sucres, souvent accompagnée d’une baisse tout aussi rapide des acidités. Il fallait y aller plus tôt que d'habitude.
La quête de maturité : au-delà du degré potentiel
Face à cette précocité, une question cruciale s’est posée pour 2026 : comment ne pas confondre une bonne concentration en sucre avec une pleine maturité phénolique ? Ce millésime a démontré qu’il fallait parfois accepter des degrés potentiels élevés, particulièrement pour les Merlots, afin de récolter des raisins réellement mûrs. Les critères de décision, au-delà du simple degré Brix, ont été la dégustation des baies, la texture des peaux, la maturité des pépins, l’évaluation de la qualité des tanins et la disparition des caractères végétaux. Vendanger trop tôt aurait certes préservé plus d’acidité, mais au risque d’obtenir des vins sans complexité aromatique.
accepter l’expression singulière du millésime 2026
Le choix a été clair : privilégier la maturité physiologique et phénologique. Cela signifie accepter que certains Merlots puissent dépasser les 14 degrés potentiels, plutôt que de chercher un profil de 12,5 ou 13 degrés cette année. Le millésime 2026 ne « condamne » pas le cépage Merlot, mais sa capacité à accumuler rapidement les sucres dans les contextes de forte chaleur et de précocité interroge sur son adaptation future et l’évolution de la typicité des vins de Bordeaux.
Le défi bordelais : équilibrer maturité et fraîcheur
Le millésime 2026 met en lumière l’évolution du défi viticole à Bordeaux. Autrefois, atteindre la pleine maturité était une victoire en soi. Aujourd’hui, avec le réchauffement climatique, la question est de savoir comment y parvenir sans accumuler trop de sucre et sans perdre excessivement d’acidité. Ce nouveau paradigme impacte directement les choix de date de vendange et les stratégies de conduite du vignoble, orientant les réflexions vers l’équilibre des millésimes à venir, à l'instar du millésime 2025 à Bordeaux.
2026, un millésime révélateur de la diversité des terroirs
L’année 2026 a accentué l’hétérogénéité des résultats selon les parcelles et les terroirs. La profondeur du sol, sa capacité de rétention d’eau, le porte-greffe utilisé, l’âge des vignes et les pluies localisées ont eu un impact considérable. Les croupes de graves très drainantes, autrefois garantes de qualité, ont parfois souffert d’un stress hydrique précoce, tandis que les sols plus profonds ou argileux, dotés d’une meilleure réserve hydrique, ont mieux soutenu la vigne durant les périodes chaudes et sèches. Ce millésime pose la question de savoir si les grands terroirs d’hier seront nécessairement ceux de demain, et souligne la nécessité d'une réflexion sur le choix de nouveaux cépage et porte-greffes.
Les cépages anciens : une voie pour le Bordeaux de demain ?
L’expérience du millésime 2026 renforce le travail de Cazebonne sur la replantation des cépages anciens de Bordeaux. Cette démarche, initialement patrimoniale, devient aussi une précieuse expérimentation climatique. Nous avons récolté de magnifiques, Jurançon noir et Bouchalès, en dessous de 13 degrés. Les Mancin et Saint-Macaire ont dépassé les 14 degrés, mais conservent des acidités totales intéressantes. La dégustation des cuves que nous avons effectuée à la fin des fermentations, révèle clairement des profils très intéressants sur les Jurançon noir, Castets-Bouchalès (assemblés lors de la vendange).
Il faudra bien sûr confirmer cela après l'élevage. Les Merlots sont riches, puissants et vont nous proposer un magnifique profil de garde. Les Cabernet-Franc et Malbec sont séducteurs. A l'heure, où j'écris ces lignes, les fermentations ne sont pas finies sur les Cabernet-Sauvignon, Mancin et Saint-Macaire, et n'ont donc pas été dégustés.
Du côté des blancs, les Blanc Vert et Blanc Auba n'ont pas encore été vendangés. Nous allons certainement attendre pour vous essayer de vinifier un liquoreux cette année. Les Sauvignonasse étaient magnifiques avec une aromatique exceptionnelle. Le Prueras a été généreux et proposé des degrés faibles (autour de 11°).
La Chambre d'Agriculture de la Gironde est venu cette année vendanger 80 kilos de Blanc Auba pour effectuer une micro-vinification et travailler à l'inscription du cépage au catalogue officiel. Hâte de déguster !
une vinification respectueuse de la richesse du millésime
Pour les rouges de 2026, riches et mûrs, le choix de vinification a été guidé par la recherche de la finesse plutôt que de la puissance. Cela s’est traduit par des remontages limités, concentrés en début de fermentation, des températures basses (maximum 25° sur les rouges et 20° sur les blancs) et une dégustation quotidienne des cuves. La décision d’écoulage a été dictée par la délicatesse des tanins, l’objectif étant de ne pas extraire au-delà du nécessaire. Pour les blancs, la quête de fraîcheur et d’expression aromatique a été privilégiée, avec des fermentations à basse température et un élevage sur lies fines. Le millésime est solaire, mais nous avons réussi à vendanger à des degrés raisonnables (moins de 13 degrés pour la plupart des lots).
L’assemblage des millésimes : une piste pour l’avenir du vin de Bordeaux ?
Millésime 2026 : millésime hors norme, maturité aboutie, degrés élevés, acidité basse
Millésime 2025 : millésime équilibré, solaire
Millésime 2024 : millésime de fraîcheur, sous maturité
Et si on assemblait ? Changement de paradigme pour Bordeaux très attaché à la notion de millésime. En tout cas, ce millésime pose très clairement cette question. Il va falloir que l'on apporte une réponse à cet écart-type de profil de millésimes.
La législation nous permet déjà d'assembler les millésimes. Je peux ainsi mettre dans mon 2026, 15 d'autres millésimes. Et réciproquement mon 2024 en cuve peut recevoir 15% de millésime 2026.
Le millésime affiché sur l'étiquette est celui qui est contenu à 85% dans la bouteille.
Faudra-t-il aller plus loin ? Peut-être, c'est la logique adoptée par la Champagne avec ses bruts sans année.
2026 : un millésime qui invite également à repenser les pratiques viticoles
2026 questionne également nos pratiques au vignoble.
Nous avons à Cazebonne obtenu de très bons rendements (50hl/ha sur les blancs, 40hl/ha sur les rouges). Du jamais vu sur le domaine depuis 10 ans. On bénéficie certainement de notre travail sur la reconstitution de la matière organique de nos sols depuis 10 ans. Mais pas seulement, nous avons eu des pluies au bon moment : 20mm fin juin, 20mm fin juillet, 35mm fin août.
Ces pluies ont été une bénédiction et on permis de grossir la taille des baies et de parfaire les maturités.
Cela pose donc la question de l'irrigation. Faudra-t-il demain être capable d'apporter les 20mm qui manquent pour éviter de condamner un millésime ? C'est au final un faible apport, mais qui pose la question l'usage prioritaire de l'usage de l'eau dans les années à venir.